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Champions de la reconversion - La vie rêvée des anges ?

Aujourd’hui, tout est prévu pour que les skieurs de haut niveau trouvent une trajectoire de sortie après leur carrière sur la neige. Les ski-études sont nombreux et les poursuites d’études après le lycée variées. Mais pour la génération de champions-trentenaires (voire plus), les choses auront été un peu plus délicates. Tour d’horizon des reconversions version 2008.
Par Myriam Cornu



Il fut un temps, bien plus ancien, où les champions avaient la vie facile. En général, une fois les skis rangés dans les housses, ils ouvraient un magasin en station qui leur garantissait une belle santé financière. Britt Laforgue et Henri Duvillard possèdent ainsi, à Megève, une formidable entreprise commerciale. Si Julie et Kristina, leurs filles, ont chacune repris une branche de leur empire, perpétuant ainsi avec succès la tradition des athlètes reconvertis en commerçants, ce n’est pas le cas de la plupart des coureurs qui raccrochent. Il est tentant de ne voir que les belles réussites : les Luc Alphand, Franck Piccard et autres Edgar Grospiron. Leur carrière actuelle est exemplaire. La réalité plus générale est autre : les athlètes de haut niveau quittent, de manière brutale, un statut où tout était organisé, prévu, géré. « Tu te retrouves dans la vie active, après la coupe du monde, comme un con » explique Denis Rey, « sans rien avoir appris de spécial, sans avoir fait de formation. » Son arrêt de la compétition coïncide, heureusement, avec le boom du freeride et le skieur de Belledonne jouit d’une transition réussie en intégrant pour quelques saisons un team de riders, au budget conséquent : une période parfaite, en somme. « Je n’ai pas eu le blues, du coup, parce que j’ai fait des voyages « poudreuse » que je n’avais jamais eu le temps de faire du temps de la compète ».

Arriver à sortir du ski, ou pas

Le "ski-blues", en gros, chaque athlète qui raccroche les Lange de course peut avoir à l’affronter. Le manque physique est réel : la production de dopamine chute, effet "toxico en manque" garanti. Le manque d’adrénaline ne fait aucun doute non plus : plus de départs à prendre, plus de grands rendez-vous, plus d’émotions intenses. On sombre dans l’oubli rapidement, quel que soit le palmarès, on le sait, y compris parfois dans son entourage proche. « Quand tu cours, tous tes amis, tes relations tournent autour du ski, et du jour au lendemain, tu perds le contact avec ces gens-là, au quotidien » témoigne une ancienne compétitrice un peu blasée. Et puis, arrêter, cela signifie qu’il faut apprendre à vivre avec le fait qu’on n’aura plus d’espoir d’obtenir les titres rêvés : ce qui est pris, est pris. Pour le reste… Par ailleurs, les scientifiques le disent, le cerveau, lorsqu’il a du temps devant lui, rumine, broie du noir. D’où le blues du "retraité du ski", un vague état de latence. Comme celui du type qui se retrouve au chômage et qui flippe, même si c’est une situation qu’il a choisie. À la fin des années 90, après sa parenthèse enchantée du freeride, Denis Rey se retrouve avec "le vide, soudain" et beaucoup de temps libre devant lui, l’aventure commence avec Aluflex, une petite marque de skis : « C’est une petite histoire un peu compliquée vu le contexte économique actuel, l’époque ne s’avère pas super favorable mais il est plus question de passion que de rentabilité de toute façon ». « Ma vie d’aujourd’hui me plaît, avec tout ce qu’elle a de bien mais aussi… tout ce qui lui manque, explique Denis Rey. Après ma carrière sportive, je n’avais pas de métier. Tu te retrouves adulte, tu as une expérience, bien sûr, tu as appris des choses, le ski t’a formé mais, quand tu postules pour un job, le type en face de toi n’en a un peu rien à foutre que tu aies appris à te faire mal à l’entraînement… »
Sébastien Amiez, qui a dû stopper sa carrière suite à la quasi perte d’un œil, est d’accord avec le skieur de Belledonne : « J’ai arrêté la compétition, contraint et forcé. Tu mets du temps et ce n’est pas simple, physiquement comme moralement. Quand tu es champion, tu vis dans un cocon et, du jour au lendemain, quand tu arrêtes la compétition, tu te prends tout sur les oreilles. » Même Edgar, dont la réussite est brillante, en a bavé. Il explique qu’à 25 ans, âge auquel certains achèvent leurs études, il avait déjà derrière lui une carrière pleine et épanouissante, une carrière basée sur la passion. « Comment inventer un nouveau parcours aussi passionnant ? » Voilà la problématique. Après avoir crée ridearth.com, une start-up de l’ère Internet, et s’y être investi avec son enthousiasme légendaire, il déchante mais rebondit immédiatement. « J’avais réussi comme sportif mais échoué comme entrepreneur, j’ai donc fait mon autocritique, je suis entré chez Salomon à temps partiel et j’ai profité de mon temps libre pour me former : j’ai étudié le management de la motivation avec le CRECI, un organisme spécialisé. »

Se re-former

Effectivement, le salut du sportif vient souvent d’une reprise d’études. Un choix courageux s’il en faut : imaginez un peu Laure Péquegnot (signalons au passage, qu’elle est conseillère municipale à Huez depuis ce printemps), habituée à gérer son temps un peu comme elle l’entend, riche d’un passé singulier, retrouver les bancs de l’école et des étudiants quasi boutonneux, pour obtenir son diplôme de kiné… En son temps, Annie Famose, dont la reconversion est un exemple absolu, avait, elle aussi, fait ce choix de perdre un peu de temps pour en gagner beaucoup ensuite. Du temps… et de l’argent. Elle pèse à présent 45 millions d’euros de CA. La double médaillée des JO de Grenoble a même reçu, en 2005, le prix Veuve Cliquot de la femme d’affaires de l’année. C’est "pour mieux gérer ses affaires" justement qu’elle s’est inscrite, dans les années 90, à l’ESSEC (Ecole Supérieure de Commerce à Paris), pour y passer (avec succès, bien entendu) un DESS de management. « Dans les affaires, il m’a fallu être modeste et oublier que j’avais été championne, pour tout reprendre à zéro, témoigne-t-elle. Mon nom m’a juste servi à attirer des gens. Ensuite, j’ai grandi en même temps que mon entreprise. Pendant toute ma carrière de skieuse, j’ai couru après le dixième de seconde, j’en ai été marquée. J’ai conservé cet esprit de compétition permanent, cette quête de la progression. Et je suis travailleuse, je connais l’effort. »
Mais, comme le dit Denis Rey, « retourner à l’école, quand tu as pas loin de 30 ans, cela demande vachement de courage. Et, quoi qu’il en soit, il faut te débrouiller tout seul, du jour au lendemain, sans avoir de métier dans les mains. »
C’est de l’or que Jérôme Catz, ancien snowboarder aux grandes rastas, a dans les mains. Ses cachets de rider, il les investit à une époque fort à propos dans l’immobilier et retape des appartements. Un placement sûr qui lui permet, aujourd’hui, de mener une carrière étonnante dans… l’art. Sa superbe galerie Space Junk, duplex en pierres apparentes en plein cœur de Grenoble (www.spacejunk.tv), accueille des expositions d’artistes de la « board culture » depuis plus de cinq ans, expositions dont le catalogue se retrouve parfois en vente chez Colette, LE magasin hype de Paris, ainsi qu’au Palais de Tokyo, le centre d’art contemporain de la capitale. Rien que ça. Commissaire d’expositions et porteur du projet depuis le départ, Jérôme s’est servi – en plus de son « nez » artistique – de ses relations et de son réseau pour lancer cette aventure inédite. Depuis, ce passionné d’art a essaimé à Bourg Saint Maurice et Bayonne.
La passion, voilà précisément la base de la réussite de certains champions. Prenez Luc Alphand. La réussite de sa reconversion est éclatante, indiscutable, dans la voie qu’il s’est choisie : la course automobile. Associé à Philippe Poincloux, il a créé, il y a dix ans, le Team Luc Alphand Aventures, chargé d’assurer l’organisation de la reconversion du multiple "globeur" de cristal. Installée aux portes du circuit du Mans, son écurie lui a permis dores et déjà de vivre six saisons de rallye raid, sept saisons de circuit dont sept participations aux 24 heures du Mans, une saison de Trophée Andros… Vainqueur du Paris-Dakar en 2006, il est pilote officiel chez Mitsubishi Motor Sports. Et quand on le voit, costume noir, chemise blanche, assis dans un fauteuil en cuir rouge cerise, sur une publicité du magazine économique Challenges, on se dit que Lucho, tout de même, c’est la classe intégrale. Or il s’agit bien de cela : la réussite de la reconversion d’un champion passe aussi beaucoup par le capital sympathie qu’il a trimballé tout au long de sa carrière. Et ça, ça ne s’apprend pas à l’école, ça ne s’explique pas. On l’a. Ou pas…

Et réussir à nouveau

Parfois, c’est tout simplement sur la neige que se scelle le destin d’une reconversion. Raphaëlle Monod-Sjöström donne des cours de ski aux enfants de Christophe Bombana, un ancien de L’Oréal, lorsqu’il lui propose de créer une ligne de produits de beauté bio. Séduite par la proposition, l’arrière-petite-nièce du naturaliste écologiste Théodore Monod aimerait se lancer mais elle "n’y connaît rien". Qu’à cela ne tienne. La belle vice-championne olympique de bosses et vice-championne du monde de freeride décide de relever le défi et s’entoure de Christophe Durand, directeur artistique chez Bourjois et Nathalie… Grospiron. Un peu de culot plus tard (elle va présenter ses produits aux centrales d’achats elle-même, sans connaître les codes du milieu), les produits Snö Bioflowers sont en rayon dans plus de mille magasins, pour un total de commandes de plus de 2 millions d’euros. « Sans pub, sans packaging et en réduisant nos marges au maximum, nous pouvons démocratiser le bio » se réjouit la toute fraîche chef d’entreprise. Marges qu’elle rogne avec le sourire d’un pour cent, en faveur d’un engagement pris auprès de la fondation "1% for the Planet". Une bien belle histoire débutée sur des skis, en toute logique. Sur les skis, ils y sont restés et ils en sont bien contents : la retraite de la compétition ne signifie pas forcément la retraite du circuit et la fédé de ski fourmille d’anciens athlètes de haut niveau restés accros à leur discipline.
Yves Dimier est ainsi directeur technique alpin, Corinne Niogret, responsable du circuit national nordique hommes, Nicolas Burtin, Christophe Saïoni et Vincent Millet sont coachs des équipes de France, tout comme, dans leur discipline, Patrice Bailly-Salins, Julien Robert ou Nicolas Dessum. Nicolas Conte, le snowboader, est responsable du snowboardcross à la FFS. Les marques aussi se servent des compétences des skieurs de haut niveau : Michel Vion et John Piccard, chez Rossignol, ne sont que des exemples. Franck Piccard, de son côté, et en parallèle à sa passion pour la voile, s’implique dans l’association de gouvernance des Mondiaux 2009 avec d’autres pointures comme Jean-Claude Killy, Léo Lacroix ou Patrice Bianchi…
Le ski, c’est aussi pour ces champions, comme pour Raphaëlle Monod, une passion à transmettre. Le système mis en place par la FFS et le Syndicat des moniteurs permet aux skieurs de haut niveau d’obtenir le brevet d’Etat de moniteur de ski dans les meilleures conditions et offre donc une porte de sortie en douceur. Preuve que les choses changent et que la future carrière des champions est une des préoccupations de la Fédération, celle-ci a mis en place, en partenariat avec les Ecoles de ski français, une structure destinée à valoriser le savoir-faire et le savoir-être des anciens coureurs. L’Elite Ski Français a été imaginée pour répondre à la demande de particuliers et d’entreprises qui souhaitaient pouvoir côtoyer de plus près l’élite du ski français, justement. Nathalie Bouvier, Patricia Chauvet, Leïla Piccard, Christel Pascal, Karine Ruby, Franck Piccard, Raphaël Poirée, Jean-Pierre Vidal et d’autres se voient ainsi recyclés en pulls rouges de luxe (il faut compter un minimum de 1000 euros la journée) pour leur plus grand plaisir, celui de sortir un peu du milieu. Et pour celui de côtoyer, eux aussi, des gens intéressants et "exotiques" par rapport à ce qu’ils ont connu par le biais de la compétition. Comme quoi, c’est sûr, il y a une vie après la combinaison tricolore…


Les médias, recycleurs de champions

Jean-Pierre Vidal, combinaison moulante et skis de course à la main, rejoint la cabine d’Eurosport. Début novembre, il a ouvert la première "manche" du slalom lors des championnats de France indoor d’Amnéville et va maintenant endosser son nouveau costume : commentateur. À l’image de Florence Masnada et Franck Piccard, l’octuple champion du monde Raphaël Poirée est, lui aussi, consultant de luxe pour la chaîne spécialisée sport, où il commente les championnats du monde et les finales de biathlon et tient une chronique sur le Net : « un boulot très intéressant car je dois désormais utiliser un regard autre que celui que j’avais, athlète. Je dois retirer mes oeillères de coureur ». Luc Alphand, également, est à nos côtés durant les grands événements ski, sur France Télévisions. Perrine Pelen s’illustre, elle aussi, dans la communication et la promotion : elle est aujourd’hui directrice adjointe de l’ATD Savoie. Autre belle réussite, celle de Florence Steurer, médaillée de bronze aux JO de Sapporo. Diplômée de l’Ecole de management de Lyon, elle dirige l’agence de relations presse Duodecim qui a pour clients quelques noms prestigieux des sports d’hiver : la vallée d’Aoste, les Saisies, Valloire, Saint Gervais ou encore Rossignol. Dans un autre registre, le freestyleur Julien Regnier-Lafforgue cumule les mandats de reconversion tous azimuts, alors qu’il n’est pas encore à la retraite ! Il est à l’origine de la marque de ski Armada, créée en 2002, avec JP Auclair et Tanner Hall entre autres ; il a lancé avec Camille Jaccoux, un autre skieur, au sein du groupe Free Presse, le magazine Weski, en 2005, puis a monté sa propre boîte de production pour réaliser des vidéos qui décanillent avec, toujours, son pote JP Auclair. La révolution-reconversion de Julien est déjà en marche…


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Crédits photos : Fabrice Wittner (Snowboard) - Fischer (Ski) - Jason Childs 2007 (Surf) - Columbia (Outdoor)

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